10:01 - May 24, 2017
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Lectures juridique, mystique, théologique… Du 16 au 18 mai, l’Institut catholique de Paris a accueilli un séminaire universitaire « pour comprendre l’histoire du Coran et les interprétations qui l’accompagnent ».
Les recherches sur le Coran en plein essor
Animé par le Père Emmanuel Pisani, directeur de l’Institut de sciences et de théologie des religions de l’Institut catholique de Paris, du 16 au 18 mai, un séminaire universitaire « pour comprendre l’histoire du Coran et les interprétations qui l’accompagnent » a vu se succéder quelques-uns des meilleurs spécialistes de l’étude du Coran.

Le livre sacré des musulmans fait l’objet « depuis une dizaine d’années d’une attention renouvelée des islamologues », se réjouit le Père Pisani. « Il y a un boom des études sur le Coran et l’islam des premiers siècles », dans le monde anglo-saxon et germanique en particulier. « Si le domaine de recherche est passionnant et les avancées certaines, elles n’en sont qu’à leur balbutiement car on vient de très loin », nuance-t-il.

Après une période de « désaffection » et même de « discrédit », de nouvelles recherches ont été engagées, permises par la découverte de nouveaux manuscrits, d’inscriptions épigraphiques ou par l’utilisation de méthodes d’exégèse jusque-là appliquées à la Bible ou au Talmud.

Des études cruciales dans une période de crise interne au monde musulman, caractérisée par un conflit des interprétations entre sunnites et chiites, entre courants plus ou moins littéralistes du sunnisme… L’enjeu est d’aider à la mise en perspective, par les musulmans eux-mêmes, mais pas seulement, des passages de leurs textes sacrés susceptibles de justifier la violence.

Pour comprendre l’histoire de l’élaboration du texte lui-même
Certains travaux se concentrent sur l’étude des manuscrits – ou codex – récemment découverts, en particulier les plus anciens, datant de la dynastie omeyyade. François Déroche, professeur au Collège de France, a par exemple étudié un manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale de France qui daterait de la fin du VIIe siècle. La découverte en 1972 au Yémen de manuscrits coraniques dans la mosquée de Sanaa offre aussi un matériel précieux, qui n’a encore été que partiellement exploré.

Un ambitieux projet de recherche franco-allemand, baptisé Coranica, tente de son côté d’établir une édition critique du Coran en s’appuyant sur les manuscrits coraniques les plus anciens, mais aussi sur l’épigraphie, et sur les variantes de certains versets du Coran telles qu’elles sont mentionnées par les commentateurs du Coran et admises par la tradition musulmane elle-même.

Enfin, d’autres chercheurs se concentrent sur la tradition arabe anté-islamique, ou sur les traditions postérieures, sunnites comme chiites.

Étude du contexte du Coran
L’intérêt de nombreux chercheurs se porte davantage sur l’environnement social et religieux de Mohammed, le prophète de l’Islam. À rebours de la tradition musulmane qui insiste sur l’environnement de paganisme, de polythéisme et d’ignorance dans lequel se serait opérée la « révélation » mohammédienne, ces travaux mettent à jour un faisceau d’influences – juive, chrétienne, mais aussi manichéenne – sur le texte coranique.

Certains comme Abraham Geiger, rabbin allemand du XIXe siècle considéré comme l’initiateur de la recherche historico-critique, insistent sur les sources juives du Coran. Plus radical, l’historien américain John Wansbrough affirme que l’islam est issu de la mutation d’une secte monothéiste judéo-chrétienne et que son assemblage date de 200 ans après l’hégire.

D’autres, comme l’exégète allemand Joakim Gnilka, travaillent à des lectures comparées de la Bible et du Coran, cherchant à identifier les « nazaréniens » issus de la mouvance judéo-chrétienne dont parle le Coran et leur influence sur le texte. À la suite d’Angelika Neuwirth, professeur de littérature arabe à la Freie Universität de Berlin, certains coranistes présentent le Coran comme un texte de l’Antiquité tardive, en s’aidant de sources venant des mondes hébraïque, araméen, grec, éthiopien…

Autre perspective très riche, celle de l’Égyptien Amin al-Khûli (1895-1966) qui se propose de renouveler le commentaire coranique en partant de l’étude du vocabulaire du texte, en prenant en compte sa dimension historique et arabe, son milieu, son climat, sa culture. C’est dans cet esprit que l’historienne Jacqueline Chabbi poursuit ses recherches, dévoilant le contexte tribal de l’Arabie du VIIe siècle et ses incidences sur la compréhension du texte.

Étude du texte lui-même
Certains travaux de recherche se penchent sur le vocabulaire du Coran, dans la lignée d’Arthur Jeffery, auteur en 1938 de The Foreign Vocabulary of the Qur’an, en montrant l’origine étrangère de certains mots, en recherchant leur sens pour les auditeurs de Mohammed. Ils montrent également que les commentateurs ultérieurs – y compris les littéralistes actuels – interprètent les mots du Coran à partir du sens qu’ils ont acquis à leur époque…

Tout un courant de l’islamologie s’attache à mettre en valeur la relation particulière entre le Coran et la langue et la tradition syriaques, sa proximité avec les psaumes ou avec certains textes liturgiques chrétiens. Des chercheurs vont jusqu’à considérer le Coran comme la reconstruction d’un lectionnaire chrétien syriaque.

Petit Frères de Jésus, docteur en lettres persanes diplômé de l’université de Téhéran, Michel Cuypers a choisi une autre approche, qui a l’avantage – aux yeux des musulmans – de ne pas « désacraliser » le Coran mais d’en respecter la lettre et la cohérence : l’analyse de la rhétorique, autrement dit de la structure du texte, sa stylistique, quitte à souligner ses apports extérieurs, juifs ou chrétiens (intertexualité).

Au-delà de ces différents travaux reste un autre enjeu majeur : celui de leur réception parmi les théologiens et juristes musulmans. « Il ne s’agit pas d’y voir un appareil critique contre la foi musulmane, plaide Emmanuel Pisani, mais un outil pour une relecture renouvelée du Coran ».

Anne-Bénédicte Hoffner
lacroix

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