9:05 - March 04, 2018
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La question de l’immigration s’est installée comme un enjeu politique majeur en Italie. Et avec elle, celle de l’islam, considéré par beaucoup d’habitants comme un frein à l’intégration.

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La foi religieuse, en tant qu’élément constitutif de l’identité personnelle, n’est pourtant pas considérée avec suspicion dans ce pays très majoritairement catholique, qui vit sous un régime de laïcité ouverte. Les religions y sont partie prenante de la vie sociale. Mais la poussée migratoire des dernières années a exacerbé des sentiments identitaires puissants, attisés par des partis comme la Ligue du nord, qui tendent notamment à dévaloriser l’islam. Les gouvernements successifs ont, quant à eux, tenté en vain d’institutionnaliser les organisations musulmanes, qui rencontrent de grandes difficultés juridiques pour s’institutionnaliser en tant qu’associations cultuelles.


Ce sont notamment ces problématiques qu’Alessandro Ferrari est venu présenter en janvier-février lors de quatre séminaires organisés à Paris par l’École pratique des hautes études (EPHE) et l’Université de recherches Paris Sciences et Lettres (PSL),  rassemblés sous la problématique  » Le droit à la liberté religieuse : du ‘modèle’ européen à un ‘modèle’ méditerranéen? » . Professeur en droit comparé des religions à l’Université de l’Insubrie, en Lombardie, ce chercheur est membre de la Consultation sur l’Islam, instance établie auprès du ministère de l’intérieur, à Rome. Ses travaux se concentrent sur le droit à la liberté religieuse en Europe et sur la rive sud de la Méditerranée. Je l’ai reçu pour une longue conversation dans les locaux de La Croix le 19 janvier.


« Plus de 2,5 millions de musulmans en Italie »
« Selon des données établies par l’Institut national de la statistique (Istat) et la Fondation Ismu, il y avait 2,52 millions de musulmans en Italie au 1° janvier 2017, soit 4% de la population », commence Alessandro Ferrari. « Parmi eux, un peu plus de la moitié (57%) sont de nationalité étrangère et les autres, un peu plus d’un million de personnes, ont la nationalité italienne ».


« Les Marocains, les plus nombreux »
« Parmi les Italiens de religion musulmane, 37% ont été naturalisés, 9% sont des convertis, et 54% sont des enfants de naturalisés ou de convertis. Parmi les musulmans de nationalité étrangère (1,44 million de personnes), les Marocains sont les plus nombreux, avec 408 000 résidents, soit 28 % du total, suivis des Albanais ( 213 000, soit 15%), des Bangladeshis, des Pakistanais et des Égyptiens (7% chacun) et des Sénégalais (6%) ».


« Rome, première ville musulmane »
« La majorité des musulmans ( 55,5%) résident dans le nord de l’Italie, dont plus de 25% en Lombardie et un autre quart réparti entre le Piémont, la Vénétie et l’Emilie-Romagne. Mais c’est Rome qui est la ‘première ville musulmane’ d’Italie avec 120 000 résidents, devant Milan ».


« En 2030, 6,2% de la population »
« Le nombre d’étrangers acquérant la nationalité italienne est assez élevé, par rapport à des pays de taille similaire en Europe : il était de 178 000 en 2015, contre 110 000 à 120 000 en France, au Royaume-Uni et en Espagne la même année. En 2015, 3,55% des étrangers résidant en Italie ont acquis la nationalité italienne, soit beaucoup moins qu’en Suède (6,71%) mais nettement plus qu’en France, en Espagne et en Grande-Bretagne (2,2 à 2,6%). Par ailleurs, selon des prévisions du Pew Forum, il y aura 3,6 millions de musulmans en Italie en 2030, soit 6,2% de la population et le taux pourrait atteindre 8 à 9 % en 2050″.


« Une perception distordue et négative »
« Une enquête IPSOS-MORI de 2016 montre que la perception de la présence musulmane en Italie est distordue et négative », relève Alessandro Ferrari. « Alors que les musulmans représentent 4% de la population, la perception est qu’ils sont 20%. L’Italie compte parmi les pays européens dont plus de la moitié de la population a une vision négative de l’islam (69%), seulement derrière la Hongrie (72%) mais devant la Pologne (66%) et la Grèce (65%) – l’Espagne est à 50%, la Suède et les Pays-Bas à 35%, la France à 29% ».


« Le catholicisme italien n’est pas une religion identitaire »
« Cette situation est vraiment récente et contraste avec une attitude générale qui a longtemps été ouverte », analyse le chercheur. « Le port du voile, par exemple, n’a jamais fait l’objet de contentieux; la proposition de menus halal à l’école est facilement faite si elle est possible. Cela tient à ce que l’espace public est largement ouvert au religieux, notamment à l’Église catholique, qui défend depuis le concile Vatican II la liberté religieuse et l’ouverture envers les autres religions. L’Eglise n’est pas tombée dans le piège d’une religion civile et identitaire, marqueur de la nation, dans lequel un parti comme la Ligue du Nord aurait voulu l’emmener ».


« Une loi de 1929-1930 adoptée au temps du fascisme »
« L’État italien, quant à lui, est beaucoup moins fort qu’en France, où l’État estime de son devoir d’organiser la nation et d’assurer la cohésion sociale. Il manque, notamment, une mise à jour de la législation en matière religieuse.  La constitution de 1946-1948 compte quatre articles protégeant la liberté religieuse. Mais les relations entre l’État et les religions dépendent toujours d’une loi de 1929-1930, qui n’est plus adaptée à la réalité actuelle. Son article 7 traite du concordat entre l’Église et l’État. L’article 8 porte sur les religions autres que catholique, en prévoyant une égale liberté et autonomie mais en soumettant leur reconnaissance à un processus administratif et politique très discrétionnaire : c’était un régime fasciste, à l’époque »!


« La Grande mosquée de Rome, reconnue en 1974 »
« Ainsi, si un groupe veut être reconnu comme une entité cultuelle, il faut d’abord une instruction par le ministre de l’Intérieur, une décision favorable du conseil d’Etat, un vote du conseil des ministres soutenu par le parlement », détaille Alessandro Ferrari. « Aucun groupe musulman n’a encore pu obtenir ce statut, sauf la Grande mosquée de Rome en 1974, dans un contexte marqué par le choc pétrolier, où il fallait séduire des pays comme l’Arabie saoudite, le Maroc ou l’Egypte. Un autre organisme, la Communauté religieuse islamique italienne (COREIS), a échoué  par deux fois dans les années 2000, pour des motifs politiques ou juridiques ».


« La construction de mosquées est compliquée »
« Du coup, les associations de croyants musulmans ne peuvent pas signer d’entente avec l’Etat. Elles ne peuvent pas jouir de financements publics , notamment les 8 pour mille de l’impôt qu’un contribuable peut attribuer à une confession religieuse. Elles sont privées également de la reconnaissance symbolique de leur participation à l’entente nationale. Enfin, la construction de mosquées est beaucoup plus compliquée. Ces associations sont gestionnaires de lieux de culte de facto, et non pas de jure. Cela provoque beaucoup d’hypocrisie et les rend dépendantes d’un certain paternalisme local ».


« Le statut associatif de droit commun crée de la confusion »
 » De façon générale, l’absence d’un texte général comme la loi de 1905, en France, place ces groupes dans une situation de dépendance au pouvoir politique. L’utilisation de formes associatives de droit commun, à but non lucratif, qui ne sont pas prévues voire admises pour l’exercice de la liberté religieuse, crée de la confusion entre les activités religieuses et celles qui ne le sont pas. On ne parle pas de lieux de culte mais de sièges associatifs; on ne parle pas d’aumôniers ou d’imams mais de visiteurs. Paradoxalement, l’islam n’est pas une religion dans un pays pourtant très religieux ».


« Trois grandes confédérations musulmanes »
 « Mis à part le Centre islamique culturel d’Italie, lié à la Grande mosquée de Rome, qui relève de ce qu’on appelle l’islam consulaire et qui est géré en lien avec les ambassades de pays musulmans à Rome, il y a trois grandes confédérations musulmanes en Italie aujourd’hui », détaille le chercheur. « L’Union des communautés et des organisations islamiques en Italie (UCOII) est assez similaire à l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) et regroupe 200 à 250 mosquées. Le COREIS représente plutôt un islam ésotérique et soufi et rassemble 100 à 150 mosquées. Enfin la Confédération islamique italienne est très liée au Maroc et rassemble elle aussi 200 à 250 lieux de culte. Cette pluralité parait assez irréductible ».


« Construire une ‘Eglise musulmane' »
« Par la force des choses, l’Etat tente pourtant depuis plusieurs années d’organiser l’islam en Italie. Il cherche à construire une ‘Eglise musulmane’, à la fois en réseau, pour tenir compte de la pluralité des institutions cultuelles, et en pyramide pour les confédérer. Depuis 2005, plusieurs gouvernements ont essayé de faire émerger un islam dit modéré, butant souvent sur le ‘problème’ de l’UCOII, proche des Frères musulmans. Cette année-là, le gouvernement Berlusconi créé une instance de consultation de l’islam italien, sous l’autorité du ministère de l’intérieur. En 2007, le gouvernement Prodi élabore une ‘Charte des valeurs, de la citoyenneté et de l’intégration’ à laquelle les organisations participant à l’instance de consultation doivent souscrire. Elle rappelle les principes et le cadre de la laïcité dans le pays ».


« Un Pacte pour l’islam italien »
« Dernièrement, le dossier a été largement préempté par le ministre de l’intérieur Marco Minniti, en poste depuis décembre 2016 dans le gouvernement Gentiloni », poursuit Alessandro Ferrari. « Membre du parti démocrate, c’est un homme fort, ancien haut responsable des services secrets. Le 18 février 2017, il a soumis aux organisations musulmanes un ‘Pacte pour l’islam italien’ qui stipule l’obligation de respecter la Constitution et dans lequel l’Etat et ces organisations s’engagent chacun sur dix points. Pour les musulmans, il s’agit notamment de contrer le radicalisme religieux; favoriser l’existence juridique des associations de croyants; former des imams respectueux des valeurs de la société italienne; autoriser l’accès des mosquées à toute personne y compris non-musulmane; s’efforcer à ce que les sermons de la prière du vendredi soient faits en italien ou traduits en italien ».


« Le cadre défini par la Cour européenne des droits de l’homme »
« Le ministère de l’intérieur, de son côté, s’engage à soutenir les associations dans le processus de reconnaissance légale; à s’inscrire dans le cadre réglementaire défini par la Cour européenne des droits de l’homme; à développer la formation d’imams; à organiser des rendez-vous annuels en direction de la jeunesse musulmane pour favoriser son intégration, le dialogue interculturel et la lutte contre l’islamophobie; à sensibiliser  l’association des municipalités italiennes (ANCI) sur la question des lieux de prière ».


« L’appui de l’Eglise catholique »
« Marco Minniti a aussi créé une ‘table de concertation’ pour travailler sur les statuts des trois grandes organisations musulmanes, avancer vers leur reconnaissance et aboutir à la signature d’une entente avec l’Etat. Il s’agit d’intégrer l’islam dans le corpus juridique de l’Etat. On est là dans une démarche administrative beaucoup plus que politique et d’ailleurs, le parlement en est absent. En revanche, tout ce processus a été appuyé par l’Eglise catholique. Le bureau de la conférence épiscopale italienne a de son côté prévu une rencontre en avril avec les organisations musulmanes dans le cadre de sa préparation du synode des jeunes, en octobre à Rome ».


« Quid après les élections du 4 mars? »
« Que restera-t-il de tout cela après les élections législatives de ce 4 mars 2018? », s’interroge le chercheur. « Marco Minniti a posé un socle qui devrait rendre possible la reconnaissance des organisations musulmanes. L’administration reste engagée et il y a en général une grande continuité gouvernementale sur ce sujet. Mais le Pacte n’a jamais fait la Une des journaux. Il n’y a pas eu de débat public et le ministre n’a pas su, finalement, métaboliser le changement ».


« Le modèle westphalien des relations Eglise-Etat »
« Si on élargit le regard à l’échelle européenne, on constate partout une volonté de confessionnaliser l’islam, de le transformer en une religion européenne, de le structurer comme une Eglise », conclut Alessandro Ferrari. « L’histoire européenne est marquée par la suprématie du politique sur le religieux. C’est le modèle westphalien : l’Etat donne des limites précises au religieux. Les pouvoirs publics veulent organiser l’islam comme une Eglise d’aujourd’hui, en ligne avec les valeurs contemporaines. Les Européens attendent de l’Islam une conformité totale avec les valeurs du siècle. Et en échange de sa participation au vivre ensemble, il recevra diverses compensations, y compris sous forme de reconnaissance symbolique ».


Un mouvement de redéfinition des principes de la laïcité
« Ce n’est certes pas sans conséquences sur le droit à la liberté religieuse, qui devrait permettre d’adhérer à des valeurs qui ne sont pas nécessairement celles du siècle. Mais l’Europe est dans une dynamique centrée sur le retour à ses valeurs et sur la redéfinition des principes de laïcité et de neutralité de l’Etat. Sans doute cette réflexion devra-t-elle  être menée de plus en plus en lien avec les Etats de la rive sud de la Méditerranée ».


 Alessandro Ferrari, Professeur en droit comparé des religions à l’Université de l’Insubrie

la-croix 

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